Claude Tillier: Mon oncle Benjamin et la question de l'ego

Publié le par Interdisciplin'art

 

Dans un précédent article, j'ai présenté succinctement le roman de Claude Tillier (cliquer ici). Dans cet article, j'ai choisi de proposer des passages de l'auteur sur la question de l'ego.

 

 

 

Claude Tillier fait passer ses idées par la bouche de Benjamin, la plupart du temps, mais également par d’autres personnages. Prenons pour exemple cette apostrophe d’un avocat à Benjamin sur la question de la vengeance et de l’honneur : « Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j’admets la vengeance ; mais se venger à son propre détriment c’est chose ridicule, c’est un acte de folie. Tu dis ; Benjamin ; qu’on t’a insulté ; mais qu’est-ce c’est donc qu’une insulte ? Presque toujours un acte de brutalité commis par le plus fort sur le plus faible. Or comment la brutalité d’un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur ? Est-ce ta faute à toi si ce misérable est un sauvage qui ne connaît pas d’autre droit que la force ? Es-tu responsable de ses lâchetés ? Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les morceaux ? Te croirais-tu insulté par un chien qui t’a mordu et lui proposerais-tu un combat singulier ? Si l’insulte déshonore quelqu’un, c’est l’insultant : tous les honnêtes gens sont du parti de l’insulté. Quand un boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu’on s’indigne ? »

 

On voit qu’ici c’est la question de l’ego qui est traitée et replacée au centre du débat comme véritable problématique. L’auteur veut mettre en exergue que le problème est mal posé au départ. Ce n’est pas véritable une insulte mais c’est la perception et la réaction que l’on a qui sont en cause.

 

Voici, cette fois un soliloque silencieux, comme s’il s’adressait à quelqu’un, qu'exprime Benjamin à l’encontre du duel alors qu’il a été provoqué : « Il faut, dites vous, qu’un homme provoqué en duel se batte ; mais s’il vous plaît, où cela se trouve-t-il ? Est-ce dans les pandectes, dans les capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou ceux de l’Eglise ? […] Il faut répétez-vous que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi ! Si un meurtrier de grand chemin m’arrêtait à la corne d’un bois je ne me ferais aucun scrupule de lui échapper à l’aide de mes bonnes jambes, et quand c’est un meurtrier de salon qui me met le cartel sous la gorge, je me sentirais obligé de me jeter sur la pointe de son épée ! »

 

Après avoir disserté sur le fait que ce sont les autres, le public comme il l’appelle, qui poussent à accepter le duel, Benjamin continue son argumentation. Là encore, la question de l’ego est au centre. Il aborde les thèmes de la lâcheté, du courage, de la vanité et compare le comportement de l’assassin conduit à l’échafaud par la justice et le duelliste qui est applaudi pour son courage alors qu’il a tué un homme plus faible que lui : « Vous dîtes que je suis un lâche quand j’ai le bon sens de refuser un cartel ; mais selon vous, la lâcheté, qu’est-ce donc ? Si la lâcheté consiste à reculer devant un danger inutile où trouverez-vous un homme courageux ? […] Encore une fois, ce public, qu’est-il ? Un lâche qui prêche la témérité ! […] Vous craignez qu’on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un cartel ; mais ces malheureux qui font le métier d’égorgeurs et qui vous défient parce qu’ils croient sûrs de vous tuer quel croyez-vous donc que soit leur courage ? […] Toi, qu’est-ce qui t’a mis la main à l’épée ? Est-ce la vanité ? Est-ce l’appétit du sang, ou bien la curiosité de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l’agonie ? […] Et c’est toi qui, pour un amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères ! Tu veux égorger si nous ne te donnons pas le titre d’homme d’honneur ! Mais tu n’es pas digne du nom d’homme ! »

 

A la lecture de ces passages, on note le côté exceptionnel des idées de Claude Tillier, d'autant plus lorsqu'on compare Mon oncle Benjamin aux romans contemporains (milieu du XIXe siècle).

 

 

A suivre...

 


 

Publié dans littérature

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Naguère 14/07/2012 17:41


Toujours moi. J'ai lu cet article avec intérêt. D'autant que j'ignorais tout de l'oeuvre et de l'auteur...  Argumentation très chouette. A +

Interdisciplin'art 15/07/2012 19:13



Merci ! Le compliment me fait vraiment plaisir venant de la part d'une prof comme on n'en fait plus ! Je dois avouer que je ne connais ce livre que depuis un an ou deux à peine.


Je l'ai découvert en entendant une interview de Georges Brassens que j'ai vue je ne sais plus trop et dans laquelle il expliquait que c'était SON livre de référence. Donc là, forcément, en tant
qu'admiratrice de Brassens, je me suis dit : "Ah mais il faut ABSOLUMENT que je lise ce livre" ! C'est mon côté groupie ! Et donc je profite de ce blog pour en parler. Et dans un prochain article je parle de l'intertextualité entre Claude Tillier et Georges Brassens.


A bientôt